Marlène TISSOT est venue au monde inopinément. A
cherché un bon bout de temps avant de découvrir qu'il n'y avait pas de mode d'emploi.
Sait dorénavant que c'est normal si elle n'y comprend rien à rien. Raconte des histoires depuis qu'elle a dix-ans-et-demi et
capture des images depuis qu'elle a eu de quoi s'acheter un appareil. Ne croit en rien, surtout pas en elle, mais
sait mettre un pied devant l'autre et se brosser les dents. Ecrira un jour l'odyssée du joueur de loto sur
fond de crise monétaire (en trois mille vers) mais préfère pour l'instant se consacrer à des
sujets un peu moins osés.
tu m’as coupé l’herbe sous le pied tu m’as dit je te quitte alors que
j’allais te proposer je ne sais pas qu’on reparte à zéro j’aurais aimé
qu’on prenne le temps qu’on s’explique tranquillement mais tu as coupé
court d’un ton tranchant on aurait pu je ne sais pas rester amis un truc
comme ça mais tu as dit que tu préférais couper les ponts et pourtant je
t’aime encore tu sais c’est juste que j’en pouvais plus de tout ça il
aurait sans doute suffit de prendre le mal à la racine épiler ton cœur
de toutes ces amours parasites épiler ton corps de toutes ces femmes
vampires les arracher et que tu ne sois rien qu’à moi mon amour je
t’aime encore tu sais j’aime chaque petit morceau de toi tu n’iras plus
très loin maintenant c’est rassurant
Les jours où
je me sens si
terriblement vide
comme un habit de peau
avec rien dedans
je sais que je pourrais
aimer la première personne
qui me prendrait dans ses bras
pour m’aider à tenir debout
encore un peu
Les grimaces
les sourires
le rimmel
tous ces masques
et ces costumes
que tu enfiles
ne changeront rien
à l'histoire
tu resteras toujours
celle que tu hais
Cry baby cry (The Beatles, White Album)
On Wikipedia : The original lyrics were "Cry baby cry,
make your mother buy."
Elle regarde les branches
cassées
échouées
un peu partout dehors
et le grand arbre qui continue
de
danser
majestueusement
dans les bourrasques
elle se dit qu’elle pourrait
essayer de faire comme lui
rester digne
malgré
les morceaux
d’elle
et les rêves
brisés
And for all I know he is sitting there still under his favorit cork tree
smelling the flowers just quietly. He is very happy.
[inFerdinand
the bullde Munro Leaf et Robert Lawson]
Fuite
Le n°8 du Zaporogue
dans sa belle tenue d'été
est disponible
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Parfois je me demande ce qu’elle planque derrière la palissade de ses
sourires, quand ses regards ont le parfum des câlins de maman les jours
où je m’écorchais genoux. Mais je ne serai jamais qu’un fils ingrat. Je
pose deux euros sur le comptoir et je siffle mon café sans un mot.
« Nos parents n'ont pas connu la guerre mais ils ont eu les couilles
de faire la révolution, ce sont les héros de 68... Nous, on a ni guerre
ni révolution à faire. Pas d'adversaire à combattre, pas de parents à
affronter... Si on cherche à se distinguer d'une manière ou d'une autre,
une marque de pompes ou un déodorant quelconque va s'empresser de
récupérer tes idées pour vendre des merdes en masse... On sera jamais
des héros, faut faire le deuil de ce vieux fantasme. On doit réussir
notre passage sur terre d'une autre manière. » (quatrième
de couverture)
Cliquer sur l'image pour lire une interview des
auteurs
Je traverse la vie
comme une rivière
en sautant d’une
obsession à une
autre obsession
parfois je glisse et
trempe un peu
mes souliers
dans les flots
froids
de l’angoisse
mais bientôt
j’aurais atteint
l’autre rive
alors cesse de
t’inquiéter
pour moi
Il la regarde passer
avec ses longs cheveux et
son incroyable manteau vert
comme une pomme lustrée
roulant sur le ruban gris du trottoir
il se dit qu’elle a la beauté étrange
d’une libellule paumée
dans le précoce hiver
éprouve l’envie soudaine de la prendre
dans ses bras sentir son parfum fruité
découvrir qu’elle s’appelle
Clémentine et
que sa bouche a goût de cerise
il imagine qu’il l’aimera
saison après saison
toujours
et puis elle tourne au bout de la rue
le quotidien plante ses clous dans la paume
et les pieds des rêves
trottoir gris
café noir
sans sucre amer
il regarde sa montre sous le reflet
blanc fade du néon et ferme les yeux
pour redessiner sous ses paupières
l’image de la fille
mais son visage s’est déjà dissout
il ne reste plus que ses longs cheveux
et son incroyable manteau vert
Il y a tellement de blanc dans mes nuits
que parfois je ne sais plus comment
les remplir
ça fait comme
des fissures dans
la carlingue
de la réalité
dépressurisation
l’ailleurs
m’aspire
la chair
la carcasse
et les pensées
je m’accroche à l’oreiller
me planque sous le drap
parce qu’il y a des yeux dans
les trous des murs
qui épient chacun de mes gestes
parfois j’ai l’impression
qu’on a mis mon cerveau sur écoute
je suis mon propre espion
infiltré
il y a plusieurs moi
à l’intérieur de moi
qui n’arrivent pas toujours à
se mettre d’accord
ça donne naissance à de sévères
guerres intestines
parfois aussi je suis
constipée
c’est chiant
Carole raccroche et soupire bruyamment. Peut-être bien qu’elle a soupiré
avant d’avoir tout à fait bien raccroché le combiné. Le chef nous
rappelle sans arrêt de faire gaffe avec ça. Et puis de sourire quand on
est en ligne. Parce que ça s’entend, il dit. Et les grimaces aussi. Oui,
même les yeux au ciel.
Un jour, pendant une conversation téléphonique avec un fournisseur très
bavard, j’ai mis mes doigts dans mon nez, pour voir. À l’autre bout on
m’a demandé si j’étais enrhumée. Alors depuis, je souris au téléphone.
Comme un gentil petit robot. Un sage rouage de la machine. Qui grince un
peu parfois, mais qui coince pas trop. Qu’aimerait être un peu moins
docile de temps en temps.
Je suis docile sur les contours. Carapace lubrifiée. Histoire d’avoir la
paix. Rebelle dans les entailles. Dans les plis. Sous les bosses sous le
papier peint. Je fais la révolution au fond des tiroirs, avec une bande
de trombones oubliés. Ensemble on joue de la musique. Et puis on
gribouille un peu de couleur sur les pages de l’histoire. Et…
Le téléphone sonne. Je décroche. Je souris.
[Extrait de Les Choses Ordinaires]
Le réveil sonne.
Dans la chambre. Mais je n’y suis pas. J’ai fini la nuit sur le canapé.
À cause des ronflements. Les miens. Je suis enrhumée. Et puis je tousse.
Pas envie de le déranger. Il débarque dans le salon avec ses yeux pas
encore tout à fait ouverts. Tu as dormi là ? il demande. Je hoche la
tête. Il grimace. Il aime pas quand je m’éclipse au milieu de la nuit.
Il trouve que c’est un peu comme faire chambre à part. Et que c’est pas
bon signe quand un couple commence à faire chambre à part. Je lui dis
que les signes, bons ou mauvais, faut pas s’y fier. Vu qu’on a déjà du
mal à se débrouiller avec les évidences.
Il met de l’eau à chauffer. Je regarde les muscles de son dos bouger.
Ses cheveux en bataille. Je voudrais lui dire qu’il est beau, comme ça,
nu dans la lumière timide du matin. Je voudrais lui dire que je l’aime.
Mais les mots restent coincés. Comme des chewing-gums collés au fond de
la poubelle.
[Extrait de Les Choses Ordinaires]
Les choses
ordinaires qui arrivent aux gens ordinaires les jours ordinaires sont
parfois presque aussi passionnantes que les choses incroyables qui
arrivent aux gens incroyables lors de journées incroyables. Mais pas
toujours…
D'après un dessin du Boulatin,
à retrouver en grand format sur
FPDVn°6
Les solitudes sont attablées
devant leur assiette vide
à enfiler les perles de regards en biais
sur le fil du temps
à coudre leur isolement
les uns aux autres
pour se tenir chaud
pour adoucir imperceptiblement
la petite cruauté des silences quotidiens
J’ai lu ce poème, il me dit. De qui tu parles là-dedans,
hein ? C’est quoi cette histoire ?
Je parle de rien, je lui réponds. C’est une histoire, justement.
J’invente. Ça sort tout seul, de là-dedans. Je tapote sur ma tête pour
lui montrer. Il lève les yeux au ciel. Y a des détails qui s’inventent
pas, il fait. La bouteille, le secret, les regards. Tu veux me faire
croire que t’as inventé tout ça ?
Je hoche la tête.
Et le type aussi ?
Oui, aussi.
Et les fleurs sauvages ?
Oui, tout, j’ai tout imaginé.
Et le terrain vague ? Qu’est-ce que ça vient foutre là, bordel ?
Je pourrais lui expliquer que c’est un peu comme ça que je vois la vie.
On a tous nos parcelles de terrain vague. On n’y fait pas pousser
grand-chose mais on a besoin de cet espace malgré tout. Je voudrais bien
pouvoir le rassurer. Mais je sais pas rassurer, apaiser. Les paroles et
les gestes tendres restent bloqués en dedans, sous mon écorce de statue
froide.
J’ai trouvé ça poétique comme image, je lui dis.
Poétique, il répète. POETIQUE !?
Et je voudrais bien qu’il cesse de me crier dessus à cause de ce foutu
poème. C’est rien que des mots qui sortent par les trous de mes nuits
blanches.
Faut que t’arrêtes avec ça, il me dit.
Avec quoi ?
Faut que t’arrêtes de te déconnecter de la réalité comme ça. T’as une
vie, merde ! Y a des gens qui ont besoin de toi. Qui s’inquiètent pour
toi… il murmure.
J’y peux rien, je lui fais.
Et j’ai à nouveau les idées qui se barrent, je ne sais où.
À quoi tu penses, il demande ?
J’en sais rien. Ça défile trop vite !
Il lève les yeux au ciel. Faut te faire soigner, il me dit. Et moi, je
me sens plutôt en forme. J’ai mal nulle part. J’ai pas de fièvre, ni
rien. Mais évidemment, c’est pas de ça dont il parle. Il me dit que les
choses tournent pas rond dans ma tête et qu’il en a vraiment assez.
VRAIMENT !
Les psys, il paraît qu’ils réparent les mécanismes déréglés dans la tête
des gens. Un peu comme les horlogers. Mais comment sait-on quand
quelqu’un est en panne ?
Il en a vraiment assez. J’ai peur de le perdre. J’ai très peur, mais je
sais pas comment m’y prendre pour recoller les morceaux. On dirait que
chaque détail de ma vie est construit en sucre et me file entre les
doigts dès que j’essaye de le saisir. J’ose pas bouger. Je vais tout
briser.
Comment on sait quand quelqu’un est en panne ? je lui demande en
retenant les sanglots dans ma gorge.
Pleure pas… il fait.
Et il me prend dans ses bras.
Est-ce que c’est ça l’amour ? Ce désir impérieux de colmater les
brèches. De ne pas simplement chercher à fuir le navire à la première
petite entrée d’eau ?
Je vais aller consulter, je lui dis.
J’aime bien ce mot. Consulter. Ça me fait penser à des oracles, au marc
de café qui fait des arabesques au fond d’une tasse, aux entrailles
fumantes d’un poulet éventré. Thérapie, c’est moins joli. Ça donne
l’impression qu’il y a des choses à guérir. Que la folie est une
maladie.
Je suis pas malade. Juste un peu déréglée. Je vais aller voir un
horloger de la pensée. Je lui demanderai si ma tête va recommencer à
tourner rond, avec des idées propres dedans, comme le tambour d’une
machine à laver…
Je suis allé retirer un formulaire de
demande de suicide. Je l’ai complété avec application, au stylo noir, en
appuyant bien fort pour que tous les exemplaires soient parfaitement
lisibles [...]
Un petit texte qui rigole en habit noir, à lire en entier chez les
807 saison 2 !
Parfois je ne veux pas
voir les gens qui meurent
je ne suis plus assez vaste pour
héberger tous ces fantômes
il faudrait les laisser s’envoler
dans le vert tendre du printemps
se poser sur la chevelure
des grands arbres qui poussent là
malgré la noirceur grasse du goudron
et l’entrelacs serré des rues autour
quand le chant des oiseaux
donne un air presque joyeux
à la marche cadencée
des passants pressés
pressés d’avancer vers
pressés d’oublier que
tout peut s’arrêter comme ça
et parfois je ne veux pas
voir les gens qui meurent
alors je regarde les vivants
courir sous ma fenêtre
avec la vague impression
qu’il me
faudrait sans doute
choisir mon camp
Elle se demande s’il existe une méthode sans douleur pour annoncer à ses
parents qu’elle est une fille qui aime les filles. Faudrait qu’elle
arrive à trouver des mots qui posent en douceur les écorchures. Glisser
le tranchant des lames dans du papier de soie.
Elle sait que ce ne sera pas facile. Qu’ils vont sans doute pleurer. Sur
elle et ce qu’elle n’est pas. Sur eux et ce qu’ils n’auront jamais. Ils
vont se soucier du qu’en-dira-t-on. Certainement. Sans oser l’avouer.
Et elle pense, peut-être que je devrais juste garder tout ça au fond
de moi. Essayer de ne plus être ce que je suis. Aimer les garçons. Me
forcer un peu.
Mais dès qu’elle imagine leur bouche, leur sexe, la fille en elle qui
aime les filles tremble et hurle. Lui griffe les parois et la supplie de
ne pas l’emprisonner. Je ne suis pas un monstre, elle lui dit. Je ne
suis pas un monstre, elle se répète. JE NE SUIS PAS UN MONSTRE !
Il lui avait dit de persévérer
qu’elle pouvait y arriver
il fallait juste qu’elle
donne le meilleur d’elle-même
alors elle essayait
de distiller le meilleur
d’elle-même
et c’était un peu comme
presser désespérément
sur un tube de dentifrice vide
songeait-elle
peut-être bien qu’il n’y avait pas
de meilleur en elle
peut-être qu’il n’y avait que
du pire
La
revue Charogne est en étude pour une version papier en
collaboration avec les éditions Asphodèle et elle recherche des
souscripteurs. Pour en savoir plus, voir directement sur le
blog de la Charogne...
La moiteur aigre des aisselles. Je transpire. Putain, qu’est-ce que je
transpire. De vastes auréoles. Ma chemise repassée à la va-vite. Le col
qui serre. Je me demande s’il a remarqué. S’il a senti. L’odeur du
stress. De l’angoisse. De ces putains de douleurs inexpliquées qui me
vrillent les pensées.
Le gars du pôle emploi me regarde. Avec son sourire sous cellophane
comme un bout de viande avarié. A moins que ce ne soit un employeur. A
moins que ce ne soit le médecin. Je ne sais plus. Docteur, j’ai des hallucinations, je me sens un peu perdu. Et puis je
transpire beaucoup. Ca ressemble à ces moments de flottement. [lire
la suite]
Ce serait comme
essayer de compter tous
ces putains de brins d’herbe
ouais, tu vois
chercher à te comprendre
ce serait exactement
aussi simple que
vouloir compter un par un
chaque brin d’herbe
de ce foutu champ
il dit
avec l’air un peu en colère
un peu découragé aussi
et elle
elle se contente de
hausser les épaules
avant de murmurer
innocemment
c’est pas de l’herbe
c’est du blé
J’ai retrouvé un vieux cahier d’histoire-géo datant de ma sixième. Entre
la leçon du 25 janvier et celle du 28 j’avais écrit Julien. Cent
soixante trois fois. Une page entière est couverte de ce prénom. Et je
ne me souviens même plus à qui il appartient. Pourtant un jour j’ai bien
dû être amoureuse de ce garçon…
La veine bleue qui palpite au creux du bras
A lire, avec d'autres catharsis, dans le n°5 de FPDV
Il veut des bottes de cow-boy
et aussi un chapeau
peu importe qu’entre ces deux
extrémités
il soit vraiment un homme
ou pas
au moins comme ça
il en aura l’air
Quand on parle d’amour
les mots restent blancs
un peu comme si on discutait
de la pluie et
du beau temps
et c’est pas qu’on s’en moque
de l’amour
c’est juste qu’on sait mieux
s’y prendre pour parler des choses
qui ne nous font
ni chaud
ni froid
Et lorsque mon âme coulera
dans le lit des rivières
il poussera
peut-être des fleurs
peut-être un arbre
peut être un semblant d’éternité
dans la poussière des souvenirs de moi
Il y a toujours un moment dans l’alcool où tu deviens
superman. T’es un héros. T’es beau. Puissant. Invincible. Tout le monde
t’aime. L’univers est à tes pieds.
Et puis, tu trébuches sur une cannette vide et tu te retrouves à gerber
ta kryptonite dans une cuvette en émail. Tu as mal aux cheveux. Les
guiboles en coton. T’es redevenu un putain de Clark Kent avant d’avoir
sauvé le monde.
Tu sais bien que t’as les atterrissages difficiles, pourtant tu peux pas
t’en empêcher, faut que tu remettes ça. La picole. Le frémissement au
bas de l’échine. La recherche de l’instant magique. L’envolée sauvage.
Mais la toute-puissance est une garce toujours plus difficile à
atteindre. Toujours plus loin. Toujours plus sombre. Planquée profond
dans le cul des bouteilles vite torchées.
Y a toujours un moment dans l’alcool où elle ne suffit plus. T’as noyé
superman. Tu ne parviens plus à enfiler le costume. Tu restes accoudé là
avec tes lunettes moches et ta gueule de Clark Kent imbibé.
On a chacun son aube
chacun sa nuit
qui se taille à la sauvette
avec sa cargaison de rêves
quand le jour soulève la paupière
de nos quotidiens engourdis
150 pages –
de textes remplis de sperme, de cadavres, de lumière, de mouches
à merde et de fleurs des bois,
d’images qui sentent la vinasse, le vieux pied, la viande moite
et le verre chaud,
de musique et de vidéo qui pissent dans les oreilles, chient
dans les ventres, compriment les cœurs et font rire les
entrailles –
C’est gratuit, c’est maintenant, c’est la crème de la crème, le
dessus du panier, les enfants cannibales d’un siècle qui a porté
au pinacle Christine Angot, Michel Sardou et Roland Magdane.
Ont participé à ce
numéro :
DASLOOK / MORPHEE / ANNE VANDERLINDEN / NICOLAS BRULEBOIS / SARA
CHELOU / NICOLAS FLEUROT / DAVID SPAILIER / JACQUES CAUDA /
ERREUR / BENJAMIN MONTI / MERYL MARCHETTI / FLORIAN TOMASINI /
WOOD / RONAN ROCHER / MATHIAS RICHARD / MAMADOU LOVE / JOEL MAS
/ MARLENE TISSOT / CORINNE LAGORD / GILLES LAFFAY / CAMILLE
PHILIBERT / THIERRY THEOLIER / VINCENT VUONG / PAUL SUNDERLAND /
ANNE TRANCHAND / REMO / DAVE 2000 / PHILIPPE DUPRET / GAIIHIM
GLOBULGOENE / DAVID LEBLANC / LAURENT DUPUIS / THOMAS VINAU /
EMILIE ALENDA / VINCENT PONS / SOOMIZ / JAURIS VALMERT / FRED
GEVART / OLIVIER ALLEMANE / CHRISTOPHE SIEBERT
Avec en bonus :
L’inflément ! Un édifiant témoignage du festival de la couille
organisé par Boris Crack et illustré par les bites de Samuel
Tarin
Ça regarde passer la fille et ça se colle des mines outragées en travers
des sourcils. Ça soupire. Ça lève les yeux au ciel. Ça serait ma fille,
elle serait pas dehors dans cette tenue ! Ça ricane aigre. Ça insinue
des horreurs. Faut pas que ça s’étonne de se faire agresser si ça montre
son cul. Ça juge.
Ça condamne. Ça oublie que c’est passé par là aussi.
On devient pas femme du jour au lendemain.
On tâtonne. On s’exerce.
On déploie ses ailes un peu trop fort, parfois.
Ça regarde passer la fille et ça planque son amertume sous les bonnes
moeurs. Ça planque ses seins arides et sa peau flétrie. Ça camouffle ses
varices et ses rides. Ça donnerait cher pour remonter le temps, mais ça
ne l’avouerait pour rien au monde. Alors ça regarde passer la fille et
ça se colle des mines outragées en travers des sourcils…
Je ne sais pas trop pourquoi je mens
et ce ne sont pas réellement
des mensonges mais plutôt des choses
que je passe sous silence
la peau d'un moi intérieur
qui refuse
de se dénuder
alors je me tais
je me fais toute petite
planquée sous les fleurs de la tapisserie
et quand on m’oublie enfin tout à fait
j’invente des histoires pour
mettre le feu à la paille des jours
pour faire mon intéressante dans la
solitude
des pages à carreaux
Il y en a qui se noient les fins de semaines dans la mer ambrée des
bourbons. D’autres qui exsudent jusqu’à leur dernière pensée dans la
moiteur des salles de sport. Certains s’envoient de la poudre aux yeux,
dans le nez, dans les veines. Se racontent des histoires, se vautrent
dans le mensonge, multiplient à l’infinie les parades amoureuses, les
délits, les violences. Et sans doute qu’on a tous nos sombres petits
secrets pour échapper à l’étouffante obligation de devoir être chaque
jour la même personne…
Tout le monde pleure.
Mais moi, je peux pas. Pas tout de suite.
Parce qu’il y a ce souvenir que me déborde le cœur en presque sourire.
Malgré tout. Malgré toi dans cette boîte et l’hiver qui veut pas que
printemps enfile sa robe à fleurs. Il y a une fourmilière pleine de vie,
juste là, à côté du grand trou dans lequel tu vas dormir toujours. Il y
a ma mémoire qui crache comme une fontaine. [Lire
la suite sur Les 807]
Ca tiendrait dans un sac
en plastique, ses rêves
ou ce qu’il en reste
ceux qui n’ont pas encore
été rongés par l’acide des jours
ceux qu'elle a cueillis dans les
allées du supermarché
la semaine dernière avec un bel
emballage autour et un bon
de réduction pour
la prochaine fois
ça tiendrait dans un sac
en plastique, ses rêves
ou dans un sac poubelle dix litres
avec un lien coulissant
tellement pratique
pour éviter les
fuites
tellement pratique
pour mieux les
étrangler
La vérité c’est qu’on
vit et on
crève dans
cet espace étriqué
quelques kilomètres carrés
sans déborder de la case
qui nous est attribuée
on travaille avec
on se marie avec
on devient ami avec
des gens qui nous ressemblent
et on se fait croire
parfois
qu’on est libre de s’échapper d’ici
on prend l’avion pour très loin
et puis on revient
à la fin des vacances
on réintègre nos parcelles
de terrain très très vague
et on se persuade que si on le voulait
on pourrait se tirer d’ici pour de bon peut-être
Parfois
je me parle à moi-même
comme si j’étais une autre
parfois
j’ai l’impression que je passe
ma vie à m’inventer des vies
parfois
j’ai juste envie d’une
gaufre à la chantilly
parfois
les choses sont simples
mais pas si souvent que ça
Il y a les jeunes qui
n’aiment pas les vieux
et les vieux qui
ne supportent pas les jeunes
lui, il n’est ni vieux ni jeune
il ne comprend pas pourquoi
les gens, souvent
ont peur de ce qu’ils
ne sont plus
ou méprisent ce qu’ils
finiront par devenir
Il sourit au miroir et ça fait
comme
un croissant de lune sur
la gueule
d’un bonhomme de neige
sous la mousse à raser
c’est lisse comme un galet
mais aujourd’hui il a décidé
que c’était un bon jour pour
essayer de devenir un homme
Il la regarde marcher
son corps de sirène
sa robe qui se gonfle
dans le vent comme
la voile d’un bateau et
il a peur soudain
qu’un jour
elle décide
de prendre
le large
Un de ces quatre matins
il le sait bien
il chamboulera l’ordre établi
il punaisera la lune en haut d’un building
pêchera des sourires dans une rivière orange pulpeuse
il fera sonner son réveil à trente-deux heures soixante-six
pour observer la pluie de rêves filants
il picorera l’amour dans la gorge des oiseaux
boira l’été indien sans paille
scalpera les rayons du soleil
il ira nu arpenter les rues et
redonnera vie aux chewing-gums écrasés
en leur faisant, peut-être bien, du bouche-à-bouche
et puis un soir il épousera une colombe en robe d’été
à la lueur d’une catastrophe nucléaire
ou boréale, il hésite encore à ce sujet
mais pour l’instant, il doit
se raser
se doucher et
arriver à l’heure au bureau
Le cul sur le carrelage
je bouquine un polar dans la lueur
du réfrigérateur entrouvert
les fantômes,repus de mes nuits blanches
se sont fait la malle
le jour plante sa lame blafarde
entre les fentes du volet
il va y avoir encore pas mal de temps
à tuer
et toutes ces bières
à
descendre
Au sommaire :
Nicolas Brulebois
Théophile de Giraud
co errante
Christophe Esnault
Jason Heroux
Diana Magallón
Carmelo Marchetta
Louis Mathoux
Jean-Baptiste Pedini
Thierry Roquet
Guillaume Siaudeau
André Stas
Marlène Tissot
Philippe Vidal
Thomas Vinau
Illustrations : Piet Linken
Les abonnés le recevront début mai.
Les autres ne recevront rien.
Pour tous renseignements, contactez
Éric Dejaeger
Ce jour pourrait bien être
le dernier de la rangée
celui d’avant les fantômes
et ça ne changerait rien à
sa saveur âpre et douce
il conserverait, en vrac
les non-sens
les évidences
la lame de soleil qui éventre un nuage
le patchwork des instants mal cousus
enroulé autour de nos épaules
et les heures s’écossant
avec cette immuable
régularité
Il a décidé de cultiver la bonne humeur
de bouffer la joie par la racine
d’arrêter de vouloir refaire le monde
de s’exiler sur une autre planète
être un peu comme un nouveau petit prince
version 21th century
qui casserait pas les couilles avec
son mouton, sa rose et ses caprices à la con
il a décidé de sourire
pas avec ses dents, non
sourire en dedans
et faire des bras d’honneur à tous ceux
qui crachent dans la soupe au lieu de la bouffer
à tous ceux qui prennent la pose
qui se donnent des airs
qui jouent aux petits malins en prétendant que
le bonheur n’existe pas
Tout ça c’est rien que des mots, maman
de la graine à faire pousser les histoires
et s’il y a comme une odeur de merde
c’est parce la vie m’a accueillie
en me foutant le nez
dedans
Tes paroles claquent comme un grand drap blanc étendu en
plein vent
gifle du tissu rêche sur la peau fragile de ma lâcheté
ne pas flancher
planquer les larmes et la faiblesse
planquer l’envie de dire d’accord, tu as raison
juste pour que tout se taise enfin
ne pas refuser le combat
une fois de plus
Regarder là, juste là
les pissenlits qui font comme
des petits soleils émiettés dans le jardin
le cerisier dans sa robe de mariée
et peut-être même que le ciel pourra
nous caresser de sa paupière bleue, encore un peu
regarder là, pas plus loin que ça
pas plus loin que le bout de son nez
ne pas chercher à savoir
ne plus essayer de comprendre
ne surtout pas se pencher
au-dessus du puits sombre
des souvenirs
C’est pas comme si tu avais une multinationale
à faire tourner ou bien que tu préparais
un nouveau vaccin contre la prochaine grippe
c’est pas comme si tu travaillais sur
quelque chose d’important
bordel, c’est pas comme si tu écrivais
une histoire à succès
alors occupe donc tes mains à
des tâches vraiment utiles
comme étendre la lessive
ou préparer le repas
Elle fait taire son cœur. Ta gueule, elle dit !
Est-ce qu’on pourrait obtenir le silence, une bonne fois pour toutes?
Comme dans une salle de classe, son cœur.
Seuls persistent les tics et les tacs réglementaires. Oreillette et
ventricule, bras dessus, bras dessous. À claquer du talon. À mater celui
qui voudrait faire le malin. Faut clouer le bec aux sentiments. Les
humilier, les écraser, les EMPRISONNER. Silence, bordel !
Les tics et les tacs réglementaires. Chuuuuut.
Maintenir les émotions dans leur petite léthargie confortable. Le cœur
est un organe vital. Point. Tout ce qu’il lui faut c’est un peu de
discipline. Point. Comme dans une salle de classe. Et au dernier rang,
affalé contre le radiateur, l’amour avec sa gueule de cancre, qui
fait semblant de dormir en fomentant sa prochaine connerie...
(pour FPDV n°4 -
Formule Polyvalente à Dilution Variable)
Quelques vieux fantômes de rêves
coincés au fond des poches
de la monnaie de singe
pas mal de faux jetons
des paroles en l’air
et une pipe
pas encore
cassée
Ça ne pourra pas durer éternellement tout ce désordre. Plus je camoufle
et plus ça s’épaissit. La bouche pleine de poussière. Des mains en
plâtre. Les pieds vissés à un ici et maintenant vérolé. Les araignées
qui grattent au plafond. Leurs toiles tissées mailles serrées de filets.
Asphyxier les rêves argentés comme des petits poissons pris au piège.
Des rêves prêts à cuire. Des rêves, en fritures. Croustillants. Entre
les dents. Mastiqués, avalés, digérés, évacués. Tirer la chasse sur les
rêves. Dormir blanc. Dormir à sec. Se réveiller rigide, friable. Presque
en miettes. Ne plus se réveiller. C’est ça, l’idée ! Il faut éteindre la
lumière. Fermer les yeux à double tour. Ne laisser deviner à personne ce
qui se trame derrière le rideau des paupières. Jouer son rôle à la
perfection. Jusqu’à la dernière révérence.
Elle s’en va,
l’aiguille de ses talons
s’enfonce profond dans
la terre molle et ça fait
un peu comme
si
c’était mon cœur
qu’elle plantait là
sur la pointe aiguisée
de son piédestal
Mettre des espaces entre les mots
pour pas qu’ils se touchent, se caressent
pour pas qu'ils baisent et que les
histoires commencent à ressembler
à de gigantesques partouses
Mettre des espaces entre les mots
pour éviter qu’ils se griffent
se bousculent, pour pas que les phrases
prennent des allures d’émeute
Mettre des espaces entre les mots
jusqu’à ce qu’ils ne sachent plus
comment faire pour s’aimer
Laisser l’ataraxie tuer
la poésie
Voici le premier numéro de Charogne. Charogne est
un magazine en ligne. De la poésie, des textes, des carcasses et
des plumes.
Au sommaire de ce premier opus
:
Oceane Le Tarnec
Pascal Pratz
Julien Blaine
Eric Poindron
Thomas Vinau
Eric Dejaeger
Stéphane Prat
Perrine Le Querrec
Thierry Roquet
Antoine Bréa
Dimitri Vazemsky
Guillaume Siaudeau
Graphisme : Magali Planès
Il vous suffit de cliquer sur
l'image de la couv' pour atteindre la publication. Charogne
sortira irrégulièrement, vous pouvez proposer vos textes à : charogne.magazine@gmail.com
Est-ce que tu sais seulement ce que c’est
l’amour ?
parce que moi, je n’en ai aucune idée
y’a juste ces violentes attaques nucléaires
dans ma cage thoracique comme une
guerre qui ne connaîtrait jamais
de vainqueur
des bombes emprisonnées
un oiseau mort
et toi avec ton air de soldat
avec ton air de sale type
tu veux me faire croire quoi ?
la vérité c’est que tu ne sais pas mieux
que moi quel goût ça a
l’amour
toi et moi on est juste bon à
planter nos dents dans nos chairs à vif
tout juste bon à se faire du mal
je veux pas te faire
du mal
Quand la vie prend sa grosse bagnole
Pour nous rouler sur la gueule
On sait qu’on aura beau rafistoler
tenter de recoller les morceaux
il restera toujours l’empreinte des
roues sur nos carcasses brisées
Des gens posent un gâteau devant moi. Il y a plein de
bougies dessus. On me demande de les souffler. Aller mamie, souffle ! Je
souffle. Mais il y a tellement de bougies. Les gens me regardent. Ils
sourient. Ils ont l’air triste. Je souffle encore, deux ou trois fois.
Pour éteindre toutes les bougies. Les gens applaudissent. Ils se mettent
à chanter. Joyeux anniversaire, joyeux anniversaire, mamie. Ce doit être
mon anniversaire. Je ne sais pas quel âge j’ai. Je n’arrive pas à
compter les bougies. Il y en a trop. Et puis les gens ne font que de
m’interrompre. On me tend des boites avec des rubans autour. Ouvre tes
cadeaux mamie, ils disent. Ils sourient. Ils ont l’air triste.
J’ouvrirai les paquets après. Faut d’abord que j’arrive à compter les
bougies. Laisse les bougies mamie ! ils disent. Mais je fais mine de pas
entendre. Je compte. Je m'y perds. Je me demande qui sont ces gens.
Quand je le vois
saigner à blanc
tous ces litrons de
rouge, je me dis aller quoi ! c’est pas un drame
c’est pas comme
s’il avait tué des gens
et même l’amour au fond n’est pas encore
tout à fait
mort
Ta bouche sur le goulot
la bouteille qui voyage de
ta main à ma main
s’effleurer
à peine
ma bouche sur le goulot
de la bouteille
recommencer
dans l’autre sens
encore
encore
encore
même quand on n’a
plus soif
et c'est un peu comme
un secret d'enfant
stupide et enivrant
un peu comme
arroser le destin et
voir pousser des fleurs
sauvages pleines d'épines
sur le terrain très très vague
de nos vies presque
arides
Tout ça c’est à cause de la piscine, il me dit. Putain de
piscine ! Avant, j’avais du pognon, tu sais. J’ai pas toujours été
clodo. J’ai pas toujours pué des pieds. Avant j’avais une grosse
baraque. J’avais une femme superbe. Et puis un fils. J’avais du bonheur
plein les fouilles et j’étais même pas foutu de m’en rendre compte…
Il faisait tellement chaud cet été-là. Tu te souviens
? Putain de piscine ! Moi, je me disais que ce serait une bonne idée.
Pouvoir piquer une tête le soir à la fraîche. Un beau carré bleu dans le
jardin. Avec une margelle en pierre claire. Mais je pouvais pas deviner,
hein !? Comment j’aurais pu prévoir que le gosse allait se noyer ?
Elle a dit que c’était de ma faute, que j’étais jamais
là, que j’aurais dû lui apprendre à nager, que c’était mon rôle de père.
C’est ma femme qui l’a trouvé. Elle m’a appelé au bureau. Complètement
paniquée. Faut que tu rentres, vite, tout de suite ! Oh mon dieu c’est
pas possible ! Qu’est-ce qu’on va faire ? Rentre vite, je t'en supplie !
Quand je suis arrivé, il flottait, immobile. Dérivant
doucement, comme une bouée oubliée. Personne n’est capable de supporter
un truc pareil, mec. Tu vois ton môme dans l’eau, bras écartés, face
vers le fond, et tout ce que tu penses c’est « il est en train de
compter les secondes, il essaye de battre le record mondial d’apnée ».
Et tu persistes à penser ça aussi fort que possible parce que tu refuses
de comprendre qu’il est mort.
Quelques semaines après le drame, au milieu de la
nuit, ma femme est venue se blottir contre moi. Tu dors, elle a demandé
? Non, j’ai fait. Alors on a parlé un peu de tout ça. Elle était très
calme. Elle m’a dit qu’elle était désolée de m’avoir balancé toutes ces
méchancetés. Que c’était pas à moi qu’elle en voulait, mais à elle.
Qu’elle avait pas été foutue de le surveiller correctement. Qu’elle
pourrait pas vivre avec ça. Je l’ai consolée comme j’ai pu. On s’en
remettra, on a pas le choix, je lui ai dit. Et peut-être bien que j’y
croyais, sur le moment.
Elle s’est flinguée deux jours plus tard.
Et moi, tu vois, je sais même pas si j’aurais un jour les couilles d’en
faire autant…
Putain de piscine, je lui dis en hochant la tête.
Et je lui passe la bouteille avant qu’il se remette à chialer.
Il doit y avoir
quelque chose de
rassurant
dans le manque
de liberté Parfois
Et sans doute
qu'on se
construit tous
nos propres
petites prisons va savoir !
Jessica joue si bien son
rôle d’épouse parfaite qu’elle
mériterait d’avoir son étoile
sur Sunset Boulevard
mais quand le soir la cueille
au creux du lit, elle voudrait
bien que la lumière rouge
des caméras s’éteigne et
que ce putain de film soit
enfin terminé
pouvoir redevenir
elle-même ou en tout cas
essayer
C’est comme ça la pauvreté. Ça ressemble à un
gros monstre qui te bouffe. Et quand tu crois que t’as touché le
fond, que ça pourra pas être pire, tu te rends compte que tu
viens à peine d’arriver dans l’estomac de la bête. Qu’après tu
vas devoir te taper un dédale d’intestins encombrés. Et pour finir
tu seras juste une merde de plus, démoulée à la va-vite, dans le caniveau
du monde…
parfois elle voudrait bien
avoir une tondeuse à idées
noires et que son jardin secret
soit aussi irréprochable que
la pelouse synthétique du
balcon de la voisine
Il y a des traces ici et là
quelques indices, peut-être
la douche brûlante sur ma peau
la petite monnaie qui tinte
au fond d’une poche
les sourires
les rayons du soleil
mais tout ça ne me dit pas
si j’existe vraiment ou si
je suis juste coincée dans
une histoire
où je ne serais qu’un
personnage anonyme
faisant une brève apparition
à la page cent trente quatre
Cette amitié avait la silhouette
fragile d’un adultère avorté
à se chercher
se trouver
se fuir et s’espérer
noyer les regards enfiévrés
dans un verre de bière fraîche
parler de choses et d’autres
l’air de rien
pour étouffer les battements
d’ailes du désir
retenu
prisonnier
et puis rentrer chacun
chez soi avec
sur les lèvres
un zeste d’amertume
ambrée
Tu te demandes
s’il faudrait sauter
des lignes entre tes
pensées pour les aérer
et qu’elles ressemblent
vaguement à un poème
Ou bien s’il ne serait pas plus raisonnable de les rassembler en un
petit paragraphe justifié dont pas un mot ne dépasse. Tu cherches
comment ponctuer le temps qui passe entre les lignes. Une virgule par
ci, un point par là. Ralentir le rythme, reprendre ton souffle.
Respecter les espaces.
Faudrait un jour te
décider à faire les
choses convenablement
et puis aussi apprendre
à regarder la vie droit
dans les yeux