Marlène TISSOT est venue au monde inopinément. A
cherché un bon bout de temps avant de découvrir qu'il n'y avait pas de mode d'emploi.
Sait dorénavant que c'est normal si elle n'y comprend rien à rien. Raconte des histoires depuis qu'elle a dix-ans-et-demi et
capture des images depuis qu'elle a eu de quoi s'acheter un appareil. Ne croit en rien, surtout pas en elle, mais
sait mettre un pied devant l'autre et se brosser les dents. Ecrira un jour l'odyssée du joueur de loto sur
fond de crise monétaire (en trois mille vers) mais préfère pour l'instant se consacrer à des
sujets un peu moins osés.
PS
: J'ai aussi un petit oiseau bleu, pas du genre qui palpite dans la cage
thoracique, mais du genre que je nourris assez peu, du genre qu'il fait bien
ce qu'il veut, les fils à la patte, c'est pas mon truc... N'empêche, j'ai un
petit oiseau bleu.
Il faut du temps pour digérer les émotions. On s’en prend plein la
cage thoracique, ça enfle, ça déborde. Mais un cœur, ça ne chie pas. Un
cœur, ça garde tout. Un cœur, ça en bave, parfois. Même et surtout si
c’est bon, si c’est trop, et si on en redemande, malgré tout !
Pour les spectacles et les feux d’artifice, c’est souvent le final qu’on
conserve en mémoire. Peut-être parce qu’il synthétise, il point d’orgue,
il ferme tout en ouvrant sur l’infini.
J’ai le cœur encore plein de mon passage dans le nord, et je garde sur
la langue, comme un bonbon qui refuserait de fondre, le gout de cette
dernière journée à Dunkerque, un déjeuner arrosé de sourires, Notre Dame
des Dunes où j’ai croisé le fantôme de mon grand père marin, mes
parcelles de terrain très très vague merveilleusement interprétées par
d’admirables personnes, une dame qui n’aime pas les gros mots, des
biscuits au chocolat, des larmes qui refusent de rester enfermées, le
sable humide sur la plage qui tente d’avaler nos pieds, le froid dehors
mais la chaleur dedans, sous la peau, la Chimay bleue, le soleil qui
enfile son costume de lune, des restes de carnaval qui n’en finit pas de
finir, la petite ivresse douce, le parking disparu, le grillage escaladé
comme une bande d’évadés, la vie qui cesse de s’étriquer dans le costume
gris du quotidien.
On s’est évadé, dans le Nord. Une bande de poète heureux et paumés,
heureux d’être paumés. Et reste aussi cet aveu qu’on s’est fait, le
lendemain matin, tandis que la télévision déversait son flot
d’informations, notre nostalgie avant même d’être partis, notre envie de
revenir, vite…
... je remercie
quand même du fond du coeur Cathy Garcia pour sa chouette lecture de mes
petites choses !
"J’emmerde…
Déjà le titre a quelque chose de jouissif en soi, une petite revanche à
lui tout seul, mais Marlène Tissot rajouterait certainement : j’emmerde
la revanche et elle aurait bien raison. Ce recueil s’il vous tombe entre
les mains, attention il colle et si vous l’ouvrez, juste histoire d’y
jeter un œil, en attendant d’avoir le temps de le lire, vous saurez que
déjà vous emmerdez « le temps de…. ». Ce sera de suite et maintenant, et
vous ne le lâcherez pas tant que vous ne serez pas arrivés au bout, à la
fin, avec ce magistral « j’emmerde les fins de moi difficiles »…
Marlène Tissot a ce don qui ne cesse d’enchanter, ce don de la pirouette
tout en emmerdant la pirouette. L’art du paradoxe, la nécessité surtout
de la contradiction, écorchant au passage tout ce et ceux qui se
voudrait ceci ou cela… Ne se prenant elle-même pas au sérieux (surtout
pas, quel ennui !), elle a ainsi une intégrale liberté que bien des
jaloux-jalouses pourraient lui envier. [Lire la suite
sur le blog de
Cathy]
Il boit son café serré. Je le serre fort dans mes bras, le café. La
mouture s’émiette. Je serre encore un peu, le vide, le rien. Il neige
des petits grains noirs à mes pieds. C’est dégueulasse, cette crasse,
cette poussière d’amour mort. Je serre, je le sers et il boit son café
serré, sans sucre, sans grimacer, sans me voir, sans me dire merci. Il
pose la tasse et s’en va travailler. Sans m’embrasser. Je vais chercher
le balai, je ramasse le passé à la pelle. Il en reste toujours un peu,
collé sous mes semelles.
[La femme invisible, en cours - extrait]
Vendredi 28 mars 2014
Des
histoires
Je
feuillette le jour
comme une revue de salle d’attente
Je passe le temps
Le temps me dépasse
Un homme pressé me double
Un chien traverse sur un coup de tête
une voiture freine en faisant crier l’asphalte sous ses pneus
Les immeubles se suivent et se ressemblent
Je regarde les rideaux aux fenêtres
J’imagine ce qu’ils cachent
Les histoires étouffées entre les pans des murs
Des histoires passionnantes, tristes ou ordinaires
Il y en a partout, des histoires
Chez les gens
dans les rayons du supermarché
sous les porches
dans le caniveau
à la boulangerie
dans le bus qui écrase mollement
un reste de pluie sous le ciel bleu
Des histoires que personne probablement
ne voudrait lire
ni écrire
Des histoires qu’on vit
parfois sans même s’en rendre compte
Jeudi 27 mars 2014
Végéter
On
reste planté là
à regarder les choses qui poussent
on ne (se) pousse pas
on prend racine
en attendant d'être enterré
Une
chouette Chronique dans le n°161 de Décharge
Mercredi 26 mars 2014
J'emmerde l'ordre public
Même
cernés
mes yeux ne se rendent jamais
à l'évidence
["J'emmerde..." série 2 inédite]
On me dit que les PME recrutent en Rhône-Alpes. On ne me dit pas que la
poésie y est bien vivante mais qu’elle ne nourrit pas. L’impression
d’une voix qu’on voudrait étouffer. Je n’ai pas l’intention de me taire.
Une photo de Samantha. En arrière plan, une peinture de nue. Sur la
photo, Samantha fait un geste avec le bras. La perspective donne
l’impression que sa main caresse le sein de la femme dessinée. Elles ont
l’air épanoui, toutes les deux.
Le veilleur de nuit de l’hôtel me raconte qu’il a été patron d’un
restaurant, qu’il aimait ce qu’il faisait, de la bonne bouffe, de la
vraie. Et les clients aussi appréciaient. Mais il n’était pas pote avec
les potes de ceux qui ont le bras long. Il dit que la politique est une
vérole, la petite comme la grande et que cette bande de connards ont
fini par trouver une bonne excuse pour lui faire fermer son restau et sa
gueule aussi. Il dit qu’il y croyait vraiment à l’époque, pourvoir
donner vie à un projet, s’en sortir, créer quelque chose, faire ce qu’on
aime, le faire bien et en vivre peinard. Il dit que travailler dur, ça
ne lui a jamais fait peur, mais ça ne l’a mené à rien. Qu’il est
finalement revenu à l’époque des petits boulots. Il dit qu’ici c’est
tranquille la nuit et qu’il y a parfois des gens sympas. Il dit qu’il
aime la poésie.
Dans le magazine, une page sur deux est consacrée à la publicité. Sur
l’autre, on m'explique les méthodes pour réussir ma vie. Je décide
d'en inventer d'autres. Je ne manque pas d'imagination.
Une amie m’a offert un miroir de poche l’an dernier. Je l’ai toujours
avec moi, mais m’en sers rarement. Parfois pour déloger un cil perdu
dans mon oeil. J’ouvre le miroir et m’y observe du côté grossissant. Les
rides autour de mes yeux, les lèvres gercées, les pores dilatés, les
poils dans les trous de nez. Il y a quelque chose d’obscène et fascinant
à se regarder ainsi, comme à travers une loupe. Je ne me reconnais pas.
Je sais ce que je dois ou ne dois pas faire. Je le sais, mais ça ne
change rien. Je crois que j’ai trop obéi autrefois. Maintenant, je n’y
arrive plus.
Il est écrit dans un document officiel qu’entre 25 et 34 ans le suicide
est la première cause de mortalité pour les hommes et la deuxième pour
les femmes. J’ai 42 ans. Ça ne m’empêche pas d’y penser. Il est écrit
qu’étant donnée ma situation la tumeur a plus de chance de m’emporter.
J’y travaille avec assiduité. Il paraît que dans la vie, le travail
finit toujours par payer. Je me demande si pour la mort c’est pareil.
Lundi 24 mars 2014
Et
puis je ne vois même pas les nuages
Je
n’aime pas quand il pleut la nuit
c’est triste comme une chasse d’eau tirée
sur une trainée d’étoile filante
Dimanche 23 mars 2014
L'humeur du dimanche : Nostalgie...
[Lille Wazemmes mars 2014, photo Marlene T.]
Mercredi 19 mars 2014
L'homme et la
femme (6)
Compter pour rien
L’homme rentre. Il pousse un soupir, il pousse le tas de courrier, il
pousse une chaise, il pousse les chaussures qu’il vient d’enlever, il
pousse le son de la radio, il pousse ses questions aussi loin que
possible au fond de lui. Il se retient, se tait, sourit à sa femme,
l’embrasse. Il se retient. Il sait qu’il faut qu’il cesse de demander
ceci ou cela. Il sait qu’elle a le corps qui se rétracte toutes les fois
où il pose des questions. Mais il ne peut jamais tout à fait s’empêcher.
Il demande « Comment s’est passée ta journée ? » Elle hausse les épaules
en silence. Elle sait qu’en réalité, il voudrait demander « Qu’as-tu
fait aujourd’hui ? » et elle pourrait très bien lui répondre qu’elle a
étendu la lessive, repassé le linge, fait les commissions, préparé le
dîner. Qu’elle a rencontré la voisine sur le palier et l’a écoutée
parler, trop longtemps. Qu’elle a recousu le rideau, changé l’ampoule de
la salle de bain, réglé la facture de gaz. Qu’elle est allée pisser
aussi. Cinq fois. Oui, elle a compté. Elle compte souvent. Pour rien.
Elle pourrait dire tout ça, mais elle hausse juste les épaules.
L’homme n’insiste pas. Il sait, à force de ne rien savoir, qu’il n’y a
sans doute rien à savoir. Ça lui semble évident. Ça lui paraît
rassurant, aussi.
--------------
Rappel : Pour ceux qui peuvent, on se voit à
Lille, pour les autres, on se retrouve ici lundi !
Elle n’aime pas être en colère. Ni triste. Ni exaltée, ni rien d’autre.
Elle n’aime pas ressentir ce genre de choses, celles qui font, chaud,
qui font froid, qui bousculent tout. Elle ne veut rien ressentir, pas
même l’amour. Alors elle efface tout ça et elle le remplace par de
l’indifférence. Ce n’est pas une indifférence feinte, non. C’est un
grand vide qui s’installe et prend toute la place en chassant le reste.
C'est comme si elle laissait le vent entrer par sa bouche et souffler
sur les poussières dans sa tête.
[La femme invisible - extrait - en cours, toujours...]
Si j’étais un objet incassable
je ne serais pas devenue fêlée
après que tu m’as laissée tomber
J’emmerde la notoriété
Les foules sont le meilleur endroit
où tester la puissance
de son anonymat
[inédits, saison 2 en cours de tricotage]
L'ampoule n°11
Dans ce nouveau numéro figurent
dix-huit textes et onze illustrations et photographies.
Merci à tous les participants : Barbara Marshall, Sabine
Normand, Fabrice Marzuolo, Nicolas Guéguen, KOWALSKI, Alain
Lasverne, Sébastien Chagny, Samuel Dudouit, Antonia Bellemin,
Jane F B-A, Xavier Bonnin, Serge Cazenave-Sarkis, Muriel
Friboulet, Christian Attard, Benoît Patris, Lordius, Marray,
Jean-François Joubert, Marlène Tissot, Cyril Calvo, Stéphane
Werth, Marc Laumonier, Stéphanie Braquehais, Georgie de
Saint-Maur, Elisabeth Mounic, Antonella Fiori, Vlad Oberhausen,
Wladimir Lentzy, Audrey Tison, Philippe Devos et Marie-Cendrine
Keyser.
Il y a ta voix dans le téléphone, tout près et très loin à la fois. Et
tu parles et tu parles et je me laisse bercer. Parfois un mot ou un
autre rebondit dans ma tête, je l'écoute danser un moment et puis j’en
attrape un autre, je joue avec. Tout à l’heure, tu as dit « C’est la
vérité pure » et je pense « Quel goût ça peut bien avoir, une vérité
pure ? Est-ce que les autres vérités sont contaminées ? Coupées à la
poudre de mensonge ? Alors ça voudrait dire que la vérité, la simple
vérité, si on ne précise pas qu’elle est pure, c’est un peu un mensonge
! Alors ça voudrait dire qu’il existe plusieurs sortes de vérités mais
que certaines ne sont en réalité pas des vérités. » Je ne t’écoute plus
vraiment mais j’entends toujours ta voix. Tu parles et tu parles et j’ai
la tête pleine de questions mais j’attends que tu te taises pour les
poser. Quand j’entends enfin ton silence revenir, je te demande «
Comment on fait pour reconnaître une vérité pure d’une vérité ordinaire
? Comment on peut savoir la dose de mensonge que contient une vérité
ordinaire ? Est-ce qu’on peut continuer d’appeler ça une vérité même si
ce n’en est pas tout à fait une ? » J’attends ta réponse, mais elle ne
vient pas. Tu as raccroché il y a longtemps déjà, je n’avais pas
remarqué, désolée.
Des
choses ordinaires
En ce moment, et jusqu'au 18 mars, les frais
de port sont offerts chez Lulu. Alors c'est le moment d'en
profiter pour s'offrir "Les
choses ordinaires", paru chez KMA édition. Un poème de
24h de vie pour 3,18 €.
(code de promo : SH313)
Il y a ces moments où
je voudrais te dire
vous dire à tous
dans ces moments où
vous cherchez à
arranger
quadriller
améliorer
rigidifier
normaliser
faire fructifier
ma vie
dans ces moments où
vous m’emmerdez
profondément
je voudrais te dire
vous dire à tous
vas-y, amuse-toi
sort l’artillerie lourde
tire à balles réelles
vise
applique-toi
mais ne t’en fais pas
rien ne m’atteindra
parce que, tu vois
je suis une personne
sans cible
333
Dans
une semaine, je serai là ! J'y balancerai timidement quelques unes de
mes bricoles poétiques en essayant de ne pas trop rougir...
Mardi 11 mars 2011
Imaginer
J’ai rendez-vous, mais je n’y vais pas. Je dirai que j’ai raté le train,
que la gare était en avance, que les rails ont pris le mauvais chemin,
que la mer s’était retirée autour de mon île et que je ne sais pas nager
dans le sable. Je dirai que les aiguilles se sont mises à tourner à
l’envers, qu’il était midi à quatorze heures, que le coiffeur a refusé
de couper mes cheveux en quatre, je n’étais pas présentable, vraiment.
Ce n’est pas de ma faute, je t’assure !
On a rendez-vous mais je ne viens pas. Je te raconterai des histoires,
tu dormiras debout, et j’aime te regarder dormir. Ta bouche est
entrouverte, ta peau est douce quand je n’y touche pas. Tu ne me croiras
pas, tu ne me crois jamais, mais la vérité c’est que je n’ai pas les
mots pour t’expliquer qu’imaginer être dans tes bras est meilleur
qu’être réellement dans tes bras.
Une
malle de poésie à partager...
... avec que des
auteurs vivants dedans !
Une belle initiative et une idée à faire tourner. La poésie est vivante,
vive la poésie! (tout le contraire du roi avec son gros pouvoir et sa
petite couronne à la con !) Alors on y va, on n'hésite pas, on
n'attend pas que le sang soit froid, on boit les vers tant qu'ils
pétillent encore.
Lundi 10 mars 2014
Sauvage et
boiteux
Ce soir, autour de moi, les gens sont habillés d’une petite joie, douce
et satinée comme la soie. Les mouvements brillent, les paroles coulent,
tout à l’air beau et simple. Mais, voilà, parfois je n’arrive pas à
comprendre des choses simples. Le bonheur, l’allégresse, j’en connais la
définition. Je pourrais l’expliquer de manière lexicale sans aucun
problème. Mais ce soir, comme d’autres fois, un peu trop souvent sans
doute, je ne parviens pas à y toucher. Je porte un vieux scaphandre
lourd et rouillé.
Je peine souvent à expliquer mon incapacité, mon handicap. On me demande
ce qu’il y a, si je fais la gueule ou si je suis malade. Il n’y a rien,
sauf que je n’arrive pas à être là, pas réellement. Alors j’essaie de
combattre cette maladie qui n’en est pas vraiment une, je lutte.
J’enregistre le rire des gens, je me les rejoue en boucle et tente d’en
reproduire le son. Je photographie leur bonheur et j’essaie de me
maquiller de la même couleur. J’imite docilement. Je me dis qu’ainsi, je
lutte, je ne me laisse pas aller, je fais de mon mieux pour réparer ces
trucs qui ont l’air de ne pas fonctionner normalement quelque part à
l’intérieur de moi.
Parfois, on croit vraiment que c’est possible, qu’à force de combattre,
on va y arriver. On se révolte. C’est ce qu’on se dit. Mais on ne fait,
au mieux, que plonger dans la vérité des autres pour y goûter. On s’y
noie, parfois. On devient un pantin sans vie qui joue la comédie.
Alors ce soir, je préfère plonger au fond du verre, goûter le vin et
l’illusion qu’il donne. Enfiler une robe d’ivresse et prétendre, le
temps d’une soirée, que je comprends le langage humain. Puis, demain,
dans la nudité d’un matin ordinaire, je redeviendrai l’animal sauvage et
boiteux que je ne pourrais jamais vraiment cesser d’être.
[Paris Novembre 2012, Photo Marlene T.]
Dimanche 9 mars 2014
L'humeur du dimanche : Outside the wall
[Artiste : PEJAC]
Vendredi 7 mars 2014
Le
grenier
J'appelle ça le grenier, ma tête
cet endroit sombre et poussiéreux
où s'entassent des tas de vieilleries
dont on ne parvient pas à se séparer
mais dont on ne pourra jamais
rien tirer de bon
Les mensonges du dimanche
sont toujours un peu plus convaincants
les gestes du linge derrière le hublot
ont la grâce d’une danseuse
le dimanche
le sol cesse d’être immobile et plat
on laisse les émotions prendre
la place qu’elles veulent
elles peuvent enfler la chair
et tant pis si ça dépasse
si ça se dresse
c’est beau la chair aussi
la peau enflée de sentiments
même si le lundi ça crève
comme un sac trop plein
le lundi on crève
et les jours suivants aussi
comme une bulle fragile
sous le dard des obligations
professionnelles familiales sociales amicales
on crève
et puis le dimanche on ment
délicatement
impunément
on se fait croire que le soleil est là
pour toujours
et qu’on sera là pour le voir
aussi longtemps qu’on le voudra
même si la plupart du temps
on oublie de le regarder
droit dans les yeux
Pour télécharger l'avis de parution avec extraits, cliquer
là.
ISBN : 978-2-35082-250-1
90 pages au format 10 x 15 cm, 6 € (+ 1 € de port – port offert
pour l’achat de deux exemplaires et plus)
Commande à : Gros Textes
Fontfourane
05380 Châteauroux-les-Alpes
(Chèques à l’ordre de Gros Textes)
Mardi 4 mars 2014
Le grand air gris
Et l’autre qui dit « Tu sais, un jour tu vas mourir ! ».
Et l’autre qui croit que ça me fait peur.
La mort, c’est pas comme la gloire, tu sais. Chacun aura droit à la
sienne, et pour une durée illimitée. Pas comme la vie, quoi. Alors,
mourir, la belle affaire ! Non, tu vois, moi ce qui m’inquiète
davantage, ce sont les pièges à déjouer avant d’y arriver, les miroirs
aux alouettes, les promesses, les coups de couteaux dans les rêves. Les
petites blessures plus ou moins ordinaires, celles qui se répètent,
celles qui laissent des cicatrices tellement laides et profondes
qu’elles te donnent envie d’accélérer le mouvement, de filer te jeter
dans les bras de la mort, comme si elle seule avait le pouvoir de te
consoler.
Je me suis toujours demandé pourquoi les vivants parlaient de la mort
plus souvent que de la vie. On parle de ce qu’on ne connaît pas, de ce
sur quoi on n’a aucun pouvoir. C’est plus facile, sans doute. On cède au
plaisir de la fascination. Et puis, c’est vrai, parfois, la vie
ressemble à un mauvais moment à passer. Le réveil sonne, j’ouvre les
yeux et, dès que les rêves s’éteignent, je deviens aveugle. Parfois, je
ne trouve plus la porte, comme si j’étais coincée dans un labyrinthe,
toujours les mêmes petits parcours fléchés pour traverser la journée.
Toujours les mêmes petits gestes stériles. J’avance sans avancer
vraiment puisque je ne vais nulle part. Dans un programme informatique,
on appelle ça une boucle.
Je fais du sur-place. Le matin je me lève, le soir je me couche.
L’oreiller n’a pas bougé. Moi non plus. Entre ces deux points de repère,
je suis docile, polie. Je file ma part de temps et d’énergie à une
société dont je me contrefous, je consomme, je pollue, je me lave, je me
salis, j’effectue ma part du devoir conjugale, je respecte, je fais pas
trop de bruit. Mais j’avoue, j’essaie de tricher un peu aussi, de me
planquer à l’ombre, redessiner le paysage, échafauder des plans.
J’essaie de m’échapper, quelques heures, le nez dans un bouquin. Et là
aussi, faut toujours qu’on vienne me planter un hameçon dans le cul pour
me ramener à la surface, au grand air gris.
Je suffoque. Je suis un poisson, peut-être. J’ai pas de pied, mais on me
demande de marcher droit, en suivant les règles. J’ai pas de jambe, mais
on me demande de les écarter. J’ai pas de main, mais on me demande de
tendre les doigts parce que je mérite un coup de baguette. J’ai les
écailles qui sèchent, les nageoires qui se raidissent. J’ai besoin de
bains d’imagination. Il n’y a que ça, l’imagination, qui me permette de
respirer un peu, de voir plus loin que loin, de créer ce qui n’existe
pas, de réinventer le monde, de me réapproprier ma vie. Je me fous des
contours et de la forme que la majorité a choisi de donner à la réalité.
Il n’existe pas plus de réalité que de vie après la mort, jusqu’à preuve
du contraire. Je suis un poisson, tu es un oiseau et ton air et mon eau
peuvent bien devenir un cocktail thérapeutique pour soigner mes
angoisses. Et quand la mort sera là, je ne regretterai pas d'avoir
glissé un bout de ma vie sous ton aile.
Lundi 3 mars 2014
J'emmerde les forts en math
Je sais
comprendre les problèmes
mais rarement leur trouver
une solution
["J'emmerde...", saison 2, peut-être]
Un
mot croisé dans une rue
[Photo Marlene T.]
Dimanche 2 mars 2014
L'humeur du dimanche : What kind of bird are you ?
[Moonrise Kingdom - Wes Anderson]
Samedi 1er mars 2014
Sous
les fleurs de la tapisserie
Deux chouettes
chroniques à propos de ce recueil, des lectures différentes, et c'est
aussi ça que j'aime, ne surtout pas donner de direction ni d'ordre.
Laisser chacun lire comme il le voudra, avec sa propre sensibilité,
laisser les mots nous échapper et dessiner des images différentes dans
l'esprit des uns et des autres...
Valérie Canat de Chizyet
Clara Regy en parlent sur le beau Terre à ciel.
Merci à toutes les deux !
Victoire
L'idée
de victoire
de succès
a un drôle de goût
un goût de viande crue
de chaire à mastiquer
longtemps
c'est une idée
je suppose
pour les esprits
aux dents particulièrement
longues et aiguisées
Because it's David's day
[David Gilmour, Pink Floyd - Wish you were here]
Vendredi 28 février 2014
Murmuration
Il m'arrive de ne pas reconnaître certains de mes écrits quand je les
relis. Même s’ils datent d’hier ou d’il y a quelques heures. Comme si ce
n’était pas vraiment moi qui avais donné naissance à ces mots-là, ces
idées-là. Comme si quelque chose m’avait traversé dans un mouvement
fugace d'une délicate violence. Une nuées d’oiseaux que j’aurais
simplement esquissés sur le papier avant qu’ils disparaissent.
À l’intérieur d’un hôpital, on se sent un peu hors du temps, hors de
tout, avec ce grand blanc autour à perte de vue et juste l’envie de se
recroqueviller tout au fond de soi pour ne pas devenir fou. Le blanc me
fait cet effet, il me rend dingue.
Quand, il y a quelques semaines, le médecin a prononcé le mot cancer, ça
m’a fait rire. Il m’a dit de ne pas rire, c’était très sérieux. Puis il
a ajouté que j’avais de la chance : ce type de cancer de la peau ne
métastase que dans les cas où on attend trop. Si on lui laisse le temps
de creuser plus profond que le derme. J’avais attendu pourtant. Pas
assez, apparemment. Bon, j’ai quand même été vaguement soulagée. Mourir,
ça me tentait par intermittence, mais pas comme ça, pas en prenant mon
temps ni en perdant mes cheveux pour en gagner un peu, du temps.
Les draps sont blancs, les murs sont blancs, les blouses sont blanches,
mes pensées sont blanches, vides, creuses, un peu trop silencieuses.
Elles ont disparu, je crois. Comme si je ne me rappelais plus comment
fonctionne ma tête. Sur mon front, il y a un trou. Pas un vrai trou,
juste une entaille. Les médecins ont fait un dessin au scalpel. Une
ogive au tracé régulier, quinze millimètres de haut sur trente
millimètres de large, creusée dans la chair de mon front pour enlever la
tumeur avec la marge de sécurité nécessaire.
Dans le miroir, je vois un gros pansement blanc collé en haut de mon
visage blanc. Mon front palpite, la douleur se réveille mais pas moi.
Pas tout à fait. J’ai toujours ce blanc en dedans, aucune pensée et un
sourcil plus haut que l’autre, comme si on m’avait fait un lifting
seulement sur le côté droit. Parfois je sens les fils qui tirent dans ma
peau comme si c’était un bout de tissu mal recousu. Ils ont mal refermé
ma tête, les médecins, et mes pensées en ont profité pour se faire la
malle. Elles n’aiment pas l’hôpital, mes pensées. Alors je sors du lit,
je cherche mes chaussures, je ne les trouve pas, j’enfile un pantalon,
je prends l’ascenseur avec mes chaussettes roses. Il y a un trou au bout
du pied gauche.
Sur le parvis de l’hôpital, j’attrape un rayon de soleil, j’attrape le
regard d’un fumeur en béquille, j’attrape un frisson parce que le
printemps n’est pas encore là. J’attrape des tas de chose mais pas mes
pensées. Elles ne sont pas dehors non plus. Je commence à m’inquiéter
sérieusement. Elles sont peut-être parties très loin. Je me demande si
c’est la saison des amours pour les pensées et si certaines s’échappent
pour trouver un partenaire. Je me demande si elles vont revenir, après.
Si elles vont réussir à me retrouver.
La porte vitrée automatique s’ouvre sur une infirmière. Ses sabots
claquent. Son regard est sévère, elle me demande ce que je fais là, me
rappelle que je ne suis pas autorisée à quitter ma chambre, pas encore.
Avec les suites d’anesthésie on ne sait jamais. Je lui dis que j’étais
juste venu chercher mes pensées. Je les ai perdues et sans elles, je
suis perdue. Elle me répond qu’elle verra ça plus tard avec le
chirurgien. Mes pensées sont peut-être restées au bloc, tout simplement.
On me les rapportera dans la chambre dès que possible. Je hoche la tête
et je rentre par la porte vitrée automatique en suivant l’infirmière.
Dans l’ascenseur, je sens que mes chaussettes roses sont mouillées. Je
les mets à sécher sur le radiateur blanc de ma chambre blanche. Ça fait
un peu de couleur. Puis je retire mon pantalon et je me glisse dans le
lit blanc, sous les draps blancs et je m’endors. C’est un sommeil blanc,
sans rêve. Quand je me réveille, du sang a traversé le pansement blanc
sur mon front. Une tache rouge en forme de fleur. Alors je devine, et
puis je les entends, à peine, des petites voix encore un peu fragiles
dans ma tête : mes pensées sont revenues. Je crois qu’elles m’ont
retrouvé grâce aux chaussettes.
Le monde tel qu’il est
ce que j’en vois
par le petit bout de ma lorgnette
me déplait souvent
l’envie me prend parfois
d’entreprendre un grand ménage
de réparer ce qui est bancal
mais je ne sais pas par où commencer
comme face à trop de crasse accumulée
trop de chantier
trop de fissures
dans une vieille baraque abandonnée
j’attaque d’un côté
un petit geste par ci
un autre par là
mais l’ampleur des travaux me décourage
je baisse les bras
et finalement je suppose
que je suis juste aussi lâche
que n’importe qui
parfois je me trouve un peu moins lâche
quand je parviens à voir combien je le suis
comme s’il fallait un minimum de courage
pour admettre ce tort là
alors je me sens mieux
un peu moins sale
un peu plus forte et
je me remets à la tâche
un petit geste par ci
un autre par là et
ça ne change pas grand-chose au monde
je le sais
ça change surtout le regard
que je pose sur moi-même
comme si en définitive
je me souciais plus de moi que du monde
parce que oui, sans doute
je ne suis qu’une petite ordure ordinaire
aussi égoïste que n’importe qui
mais ça
pas besoin de courage pour l’admettre
il suffit juste d’une dose suffisante
de lucidité
Je dis
que j’oublie
que quand quelque chose
ou quelqu’un me fait mal
je le chasse de ma vie
je l’efface
et c’est fini
aussi simple que ça
mais c’est faux
je n’oublie rien
j’affirme juste le contraire
j’essaie de convaincre
je le dis un peu fort et
avec trop d’aplomb
comme quand on balance
un mensonge en espérant
lui donner
le poids d’une vérité
peut- être, simplement
que prétendre oublier les blessures
c’est comme étaler du fond de teint
sur une cicatrice
on camouffle par coquetterie
mais rien ne disparait
rien ne s’efface
après une entaille
la peau ne redevient jamais
vraiment lisse
Dimanche 23 février 2014
L'humeur du dimanche : action ou vérité ?
Samedi 22 février 2014
Tic-tac-boum
Je peux
pas aimer comme ça
comme le font tous ces gens
qui se sourient se touchent s’enlacent
par exemple, tu vois, j’embrasse pas [...]
Lire la
suite sur le site de la
Revue Métèque
Le thème du prochain numéro : L'amour (je crois, un truc dans le genre,
en tout cas - et pour proposer, c'est sur le
groupe Facebook)
Vendredi 21 février 2014
Because poetry matters
"Délestée de toute logique, la poésie est la seule manière libre
de remarquer ce qui est précieux"
[Le combat Ordinaire, Tome 4 page 28, Manu
Larcenet]
En général, j’accorde plus d’attention aux choses et aux gestes qu’aux
gens. J’ignore à quoi cela tient.
L’objet me rassure par sa forme figée. Il ne bouge pas, je peux
l’observer sous chaque angle, l’apprivoiser, l’apprendre. Demain, il
sera le même. Toujours le même.
Les gestes, je m’y applique, je les répète, inlassablement, jusqu’à
l’efficacité ultime. Un geste est perfectible. C’est rassurant. Mais les
gens?
Les gens sont tellement imprévisibles, impossibles à saisir, à
déchiffrer. Ils changent d’endroit, de forme, de taille, de température,
d’humeur. Comme des petits volcans au bord de l’éruption.
Alors je me contente de cajoler les choses, les empiler aussi
harmonieusement que possible. Aucun vêtement ne dépasse de la pile dans
les armoires. Les produits ménagers sont alignés, la vaisselle
rigoureusement classée, les livres en ordre alphabétique. Respecter une
logique irréprochable pour éviter le chaos. C’est nécessaire.
Chaque matin je replie les serviettes en deux moitiés strictement
identiques. Puis je ramasse les miettes du petit déjeuner au pied de la
table, après que tout le monde est parti. Je balaye de droite à gauche,
toujours, à cause du carrelage mal posé. Je passe la serpillière en
traçant des lignes parfaitement parallèles. Ensuite, j’attends que le
sol sèche, assise sur un tabouret au milieu du silence.
Ce matin, je n’ai rien fait de tout ça. Je suis juste partie. Et
maintenant, je pense aux miettes. Il y a toujours tellement de miettes.
Que vont-ils en faire si je ne suis plus là ? Est-ce qu’ils vont les
laisser s’entasser et devenir une montagne plus haute, bien plus haute
que moi ? Est-ce qu’ils les piétineront ? souffleront dessus pour les
disperser, les disparaître comme par magie ? Est-ce que je suis un tas
de miettes ?
Le vent me bouscule et les gens marchent partout autour de moi dans la
rue. J’essaye de les imiter, j’essaye de rester en un seul morceau, ne
pas m’éparpiller, ne pas disparaître davantage. Toutes ces miettes,
toutes ces foutues miettes dans ma tête comme une tempête de sable,
c’est irritant. Mais je ne peux pas faire demi-tour. Mes jambes refusent
de m’obéir. Je ne sais même pas où elles m’entraînent.
[La femme invisible, extrait]
Tout à l’air absolument normal et je ne sais pas exactement ce que
normal signifie. Parfois, je me dis que je suis à moitié folle. Ce n’est
pas réellement inquiétant. C’est même plutôt un soulagement, comme quand
on se regarde dans le miroir et qu’on le voit, ce satané orgelet qui
enfle la paupière. Alors, on comprend enfin pourquoi la moitié du
paysage semblait floue depuis tout ce temps. Les explications rassurent.
Même si elles ne sont pas suivies de solution au problème. J’ai un
orgelet quelque part dans la tête. Je suis à moitié folle. Et, à vrai
dire, c’est surtout l’autre moitié qui m’inquiète. Celle qui voudrait
commander et diriger mes pas.
[La femme invisible, extrait]
Mardi 18 février 2014
Vous
prendrez bien un Microbe pour la route ?
Le 82e numéro du Microbe est à
l’impression !
Au sommaire :
Daniel Birnbaum
Emanuel Campo
David Cizeron
Suzy Cohen
Éric Dejaeger
Georges Elliautou
Ludovic Joce
Jean Klépal
Fabrice Marzuolo
Jean-Jacques Nuel
Jean Pézennec
Thomas Pourchayre
Marie Ramon
Joachim Regout (illustrations)
Salvatore Sanfilippo
Didier Trumeau
& Philippe Vidal
Les abonnés le recevront début mars.
Les abonnés « + » recevront également le mi(nI)crobe 43, signé
Marlene Tissot et intitulé J’EMMERDE...*
[*RQ : Et bientôt, pour faire suite à ce Mi(ni)crobe, l'intégrale des
J'emmerde... sortira chez Gros Textes ]
Lundi 17 février 2014
La
couleur des papillons
Les sentir palpiter
là, à l’intérieur
presque affolés
les tenir enfermés
et puis mâcher
les mots
encore et encore
comme des ailes de papillons
fragiles
jusqu’à ce qu’ils n’aient
plus la moindre couleur
plus la moindre saveur
et alors, seulement
s’autoriser à parler
Et toi, quand tu as mal
est-ce que ça fait du vacarme et des larmes ?
moi, non
personne ne remarque
il y a juste cette brisure silencieuse
le craquement imperceptible d’un bouton de coquelicot
qu’on écrase entre les doigts
les pétales encore froissés
l’enveloppe vert tendre qui cède
le jus couleur sang
qu’on rince sous le robinet
et puis il n’y a plus rien de visible
à peine le souvenir vite effacé d’une fleur
qui ne s’ouvrira
jamais
Mercredi 12 février 2014
Vadrouilles
Demain, c'est Paris,
Librairie "La
boucherie" pour partager des mots à défaut d'un steak saignant -
quoi que, parfois ça y ressemble à s'y méprendre !
En mars, c'est à Lille et alentours pour le
333.
En avril, faut que je retrouve le fil...
En mai, retour aux racines, détour en territoire Breton pour des
lectures buissonnières. Ca tombe bien, je suis d'humeur
baladeuse en ce moment. Pas franchement plus bavarde que d'ordinaire,
n'empêche, ça me ferait plaisir de vous y voir ! (ps: je réponds à toutes les questions qu'on ne me pose pas !)
Mardi 11 février 2014
Funérailles
Voilà, ils ont mis
mamie dans la terre.
La dame tuteur m’attend là-bas, sur un banc à côté de la petite église.
J’ai une robe d’été à fleurs avec un pull rouge en dessous et des
collants jaunes. Avant de partir, la dame-tuteur m’a demandé si je ne
trouvais pas que ça faisait un peu trop de couleurs pour un enterrement.
J’ai expliqué que Mamie aimait beaucoup les fleurs et les couleurs et
qu’elle ne voudrait surement pas voir du noir, rien que du noir, déjà
qu’elle a les yeux fermés pour toujours. La dame-tuteur a hoché la tête.
Papa est là. Il a son poignet menotté à celui d’un policier. On dirait
qu’ils se tiennent par la main. Ses yeux sont rouges et j’ai du mal à le
reconnaître. Maman est là aussi, assise par terre près d’une femme en
blouse blanche et manteau noir.
Mamie est dans la
terre. Je sais qu’elle est là mais c’est comme si elle n’était pas
vraiment là. Je ferme les yeux et j’entends juste du vide à l’intérieur
de ma tête, comme quand on colle un coquillage contre l’oreille. Le
bruit de la mer n’existe pas vraiment. C’est une illusion. Mamie n’est
pas là, elle n’est plus jamais là maintenant.
Il y a plein de nuages. On dirait qu’ils se retiennent de pleurer. Les
arbres baissent la tête à cause du vent. Les gens reniflent. Je ne
pleure pas. Papa est presque à côté de moi. Je n’ose pas tourner la tête
vers lui. Je l’entends demander au policier s’il peut venir me parler
quelques minutes. Ils s’approchent. Papa est juste devant moi et je
n’ose toujours pas le regarder. Il se met accroupi et mes yeux tombent
brutalement dans ses yeux, ils s’écorchent, ils ont mal, ils ont envie
de pleurer, mais je les en empêche. Je ne bouge pas. Papa a l’air très
fatigué, sa barbe a disparu et ses cheveux sont courts maintenant. Il
essaye de me sourire. Il me demande si ça va et je hoche la tête. Je ne
peux pas lui répondre avec ma voix parce que ma gorge est trop sèche
pour laisser passer les mots. Papa me dit qu’il est désolé pour tout ce
qui arrive, qu’il faut que je sois forte et que j’essaie d’avoir une vie
heureuse. Je hoche la tête. Il dit que quand il sortira de prison, je
serai adulte et lui, il sera presque aussi vieux que mamie. Il dit que
bientôt, j’aurai le droit de venir lui rendre visite, si j’en ai envie.
Il répète, Si tu en as envie. Il attend. Et je ne sais pas quoi
lui répondre. Je ne sais pas de quoi j’ai envie. J’ai envie de me
réveiller et que tout redevienne comme avant. Le policier tire sur le
poignet de papa et dit, C’est l’heure, il faut y aller. Papa se
relève. Je ne veux pas qu’il parte alors je me jette contre lui et le
serre très fort dans mes bras. J’entends son cœur qui bat vite. Il met
sa main dans mes cheveux et je sens ses larmes qui tombent sur moi comme
de la pluie. Je voudrais lui dire que je l’aime mais je n’y arrive pas à
cause de ma gorge toute sèche coincée. Je regarde le policier accroché
au poignet de papa, mais il ne me regarde pas. Il ne regarde rien ni
personne comme si ses yeux n’étaient pas de vrais yeux. Je tire sur sa
manche pour attirer son attention. Il tourne la tête vers moi. Il n’a
l’air ni méchant ni gentil. Il a juste l’air un peu creux, comme un
jouet en plastique. Il attend, alors je lui pose la question, Est-ce
que papa va avoir la tête coupée avec une guillotine à cause de ses
bêtises ? J’ai un peu le menton qui tremble et les yeux qui piquent,
comme si j’allais pleurer, mais je ne pleure pas. Le policier ouvre la
bouche, il hésite. Puis il m’explique que toutes les bêtises doivent
être punies mais pas toutes de la même manière. La peine de mort, c’est
seulement pour les choses vraiment très graves. Non, ton papa n’aura
pas la tête coupée. Il va juste rester longtemps en prison.
Le policier essaye de sourire, mais on dirait que personne ne lui a
jamais appris comment faire. Papa essuie son nez et ses yeux avec sa
manche puis il s’éloigne, accroché au poignet du policier, comme s’il
lui tenait la main.
Maman est toujours assise là-bas, sur l’herbe froide et mouillée. Elle
n’a pas bougé. On dirait qu’elle est à la fois vivante et morte. Je
crois qu’elle ne m’a même pas vu. Je ne sais pas si elle est en prison,
elle aussi, ou si elle est toujours dans l’hôpital pour les fous. Elle
n’est pas folle, maman. Elle a juste peur ou mal. Elle est triste. Elle
a l’air un peu en panne, comme une horloge avec son mécanisme bloqué et
les aiguilles qui refusent de tourner rond. Je voudrais que maman me
regarde, me sourie alors je l’appelle, Maman maman maman. Elle
tourne un peu la tête. Elle est très pâle, sa bouche est entrouverte et
ses yeux ne sont pas maquillés. Elle ne me voit pas. Elle ne me
reconnaît pas. Ce n’est pas maman, pas la vraie. Elle est emprisonnée
dans un sommeil maléfique, comme la belle au bois dormant. Je devrais
peut-être aller l’embrasser pour la réveiller. Ou alors, il faudrait que
ce soit papa. Mais ils n’ont pas le droit de s’approcher l’un de
l’autre. Peut-être que maman préférerait que Philippe vienne
l’embrasser. Mais il n’est pas là. Maman se réveillera dans cent ans, ou
peut-être jamais, je ne sais pas.
Mamie est dans la terre. Moi je vais bientôt aller dans une famille de
remplacement. C’est la dame tuteur qui me l’a dit l’autre jour au foyer.
["Je suis Wonder Woman" - extrait]
"Je ne suis pas ce qui m’est arrivé,
je suis ce que je choisis de devenir."
[Carl Gustav Jung]
Dimanche 9 février 2014
L'humeur du dimanche : life is short (and so am I)*
[*Clin d'oeil au "Life is hard, and so am I"
de
Eels]
Jeudi 6 février 2014
Paranoïd polaroïd
D’une chose passé, on ne conserve qu’un arôme
– délicieux ou amer – mais jamais son entièreté, jamais les
détails ou les saveurs subtiles qui pourraient modifier le goût
– ou dégoût – qu’il nous en reste. Un peu comme si une photo
avait été prise par la mémoire, en cet instant, et qu’on
devenait, dès lors, incapable de changer notre angle de vue,
incapable de se déplacer dans ce paysage figé à jamais.
Mardi 4 février 2014
Illisible
Il me dit que depuis tout ce temps
– plus de vingt ans
vingt quatre, exactement –
je suis toujours une énigme pour lui
et je ne trouve rien de mieux à répondre
en guise d’excuse
que je ne me comprends pas
non plus
que je n’aurais sans doute jamais la force
d’inventer les mots
pour traduire tout ce qui est gravé
en braille à vif
au fond de moi
Lundi 3 février 2014
Citron Gare au Café
La prochaine lecture
organisée par Patrice Maltaverne aura lieu au café Jehanne
d'Arc, place Jeanne d'Arc, à Metz, le mardi 4 février vers 19h30.
Il y présentera plus particulièrement les derniers recueils édités par
Le Ciron Gare : "Sous les fleurs de la tapisserie" de Marlène
Tissot et "En perte impure" de Thibault Marthouret.
Il profitera également de cette occasion pour évoquer des références
possibles à ces poèmes, à travers la lecture de textes de Tomas
Tranströmer (né en 1931), poète suédois et Prix Nobel de littérature
en 2011, ainsi que de deux écrivains américains de la génération
Woodstock, Richard Brautigan (1935-1984) et Raymond Carver
(1938-1988), davantage connus du public pour leurs nouvelles ou autres
textes courts.
Les
fées nous échappent. Elles sont radieuses et on ne peut les saisir,
et, ce qu'on ne peut pas avoir, on l'aime éternellement.
[Jules Renard in Journal 1887-1892]
On parle d’instabilité hormonale
de stress au travail
du poids du quotidien
on suggère parfois une enfance difficile
du genre qui rend les digestions aigres
et les nuits un peu trop blanches
et qu’est-ce qu’«on» en sait ?
et qu’est-ce que ça change ?
il y a des chemins qui ne se prennent
qu’à l’endroit
la vie est une route à sens unique
pas de marche arrière
pas de demi-tour possible
on peut parfois s’essayer au stand by
tu sais, comme un oiseau qui plane
profiter d’un courant porteur
se reposer les ailes
mais le corps, malgré soi
continuera d’avancer
irrémédiablement
jamais reculer
jamais le passé
on n’y remet pas les pieds, c’est fini
quand bien même on le sent là
le passé
encore présent au creux du ventre
quand bien même on voudrait simplement
y retourner pour rafistoler un lit brisé
ou une poupée démembrée
récupérer un morceau de soi perdu
celui qui nous rend boiteux
bancal
toujours prompt à se casser la gueule
et bien non, je te dis
il n’y a pas de marche arrière
faut continuer
même à cloche pied
même en rampant
même avec le ventre lourd de souvenirs
enflé comme un abcès et
on te répète marche ou crève
alors oui, c’est con mais
parfois ça à l’air tellement plus facile
de crever
que de marcher
et si je te disais ce qui me retient
tu me croirais ?
– les mots, ceux qu’on m’offre et ceux qui poussent dans ma tête –
si je te disais que ma ligne de vie, c’est ça :
les mots
tu me croirais ?
non, probablement pas
personne ne peut croire à la puissance de choses
aussi fragiles que les pattes de mouches
Vendredi 31 janvier 2014
L’homme et la
femme (4)
L’homme rentre. Il soupire, comme si par sa bouche pouvait s’échapper
les vapeurs âcres de sa journée. Il embrasse la femme et il demande – ne
peut jamais vraiment s’empêcher de demander, de questionner – il demande
comment s’est passée ta journée? Elle hausse les épaules en silence,
pourrait très bien répondre qu’elle a étendu la lessive, passé la
serpillière, repassé le linge, fait les commissions, préparé le diner,
qu’elle a allumé le feu avec difficulté parce que le bois est humide,
puis réglé les factures, qu’elle a écrit – non, ça elle ne le dirait
pas, parce que l'homme n'aime pas – qu’elle est allé pisser cinq fois
depuis ce matin, oui elle a compté, elle compte souvent, c’est rassurant les
nombres, c’est rationnel. Mais elle hausse juste les épaules et sourit
du silence.
L’homme n’insiste pas. Il sait, à force de ne pas savoir, qu’il n’y a
sans doute rien à savoir. Et le rien le rassure. Le rien est droit et
précis comme l’alignement des chiffres sur un bulletin de paye. Ça lui
suffit.
Mercredi 29 janvier 2014
Presque rien
Ces instants fugaces
affleurent parfois
m’effleurent
parfois l’envie d’être aimée
follement
sans avoir pleinement
conscience
de tout ce que cela
implique
de tout ce qu’il me faudrait
donner
et je sais bien que
j’ai peu à offrir
on ne sort pas grand chose
d’un grand sac vide
oui je sais parfaitement
que je suis presque
rien
Mardi 28 janvier 2014
En-vie
J’ai développé ma patience jusqu’à l’extrême
par la force des choses
toutes ces choses qui ont bridé ma croissance
qui m’ont empêchée d’être
j’étais minuscule
sans pouvoir
sans vouloir
et j’ai découvert que
toute force peut devenir faiblesse
toute faiblesse peut devenir force
alors les choses autour sont devenues fragiles
alors ma faiblesse est devenue
immense et puissante
alors j’ai su que j’avais le droit de respirer
comme tout le monde
Lundi 27 janvier 2014
Beauté
C’est facile de prétendre qu’on n’a pas envie d’être beau quand on l’est
Mais quand on habite la laideur de l’intérieur, quand on la porte comme
un habit collé à la peau, faut parvenir à croire ce qu’on affirme
Toujours plus facile de convaincre les autres que soi-même
Moi, j’ai toujours rêvé d’être belle, même si, en définitive, j’aurais
pas su quoi foutre de cette beauté
Ç’aurait été un peu comme se retrouver avec une monnaie étrangère et
aucun pays où le dépenser
Finalement, j’ai pas à me plaindre
D’ailleurs, je ne me plains pas
Cry baby cry
[A Beatles' song par un ami précieux - et
talentueux !]
Dimanche 26 janvier 2014
L'humeur du dimanche : jouer avec les mots
[Source : Street art Utopia]
Vendredi 24 janvier 2014
Principe de
précaution
Je me méfie des paroles – toutes – même les miennes – surtout les
miennes – les mots glissent sur la langue comme des mômes sur un
toboggan – à peine le temps d’un battement de cils et ils ont déjà
cavalé le long du lisse de la gorge – franchi la barrière ronde des
lèvres – se sont faufilé dans une oreille – dans des tas d’oreilles –
les mots sont nichés maintenant dans des esprits qui font un parfait
travail d’archiviste – les paroles pourront toujours être retenues
contre vous – alors que le silence – ce bon vieil ami – il n’offre
aucune prise – ni au vent ni à qui que ce soit – il laisse à peine un
filet de fenêtre ouverte pour les suppositions – pas de preuves – rien –
tandis que les paroles faut s’en méfier – toutes – alors je me tais –
c’est un principe de précaution – on se protège comme on peut – assez
mal en général
Jeudi 23 janvier 2014
Attention, virage
dangereux
Les choses vont de travers.
Bien !
C’est pas comme si on n’avait pas le temps de se perdre un peu, de faire
des détours. Du temps on n’en manque jamais vraiment, en vérité. Jusqu’à
ce qu’il s’arrête. Il suffit de se pencher à la fenêtre pour constater
que le présent est toujours là, vaste et agité. Et il sera encore là
même quand on n’aura plus d’yeux pour le voir.
Alors quoi ?
Il faudrait donc tirer sur le fil de la vie, le remettre d’aplomb, raide
comme une érection, pour que tout cesse d’aller de travers ? Vraiment ?
Faudrait qu’on avance en cœur, au pas, rigides comme des soldats ?
Faudrait que le soleil brille toujours, que l’amour ne blesse jamais,
que les caresses ne se fassent que dans le sens du poil, que les
graviers ne se glissent jamais dans les souliers ? En un mot, que la vie
soit docile et soumise à nos désirs comme un clébard parfaitement dressé
?
Et quand bien même on parviendrait à redessiner le paysage, gommer les
aspérités, il suffira toujours d’un coup d’imagination mal placée pour
bousculer l’ordre des choses, pour raturer le décor, faire dévier la
route. On trouvera toujours le moyen de chialer sur l’épaule du voisin,
ah oui, ça on sait faire ! Et geindre encore que les choses vont de
travers alors que, tout simplement, on n’est pas foutu d’avoir la
démarche assez souple pour ne pas se casser la gueule au premier virage
dangereux.
Fallait les embrasser. Sur la bouche. Toujours.
Pour dire bonjour le matin, pour dire au-revoir avant d’aller à l’école
et puis encore en revenant de l’école, et puis le soir avant d’aller au
lit. Fallait les embrasser. Sur la bouche. Fallait pas détourner la
tête, fallait pas désobéir, même si je n’aimais pas mettre ma bouche sur
une autre bouche, fallait embrasser papa et maman, parce que c’est comme
ça. Même devant tout le monde, parce que c’est comme ça. Si on
n’embrasse pas les parents quand ils le demandent, ça veut dire qu’on ne
les aime pas, ça veut dire qu’on est méchant. C’est comme ça.
J’ai grandi mais ça ne s’est pas arrêté.
Fallait les embrasser. Sur la bouche. Toujours.
Et ça me donnait mal au ventre avec un peu envie de pleurer parce que je
savais que ça ne s’arrêterait jamais, que je n’oserais jamais leur dire
«Stop, je ne veux plus vous embrasser !». Je savais qu’ils seraient en
colère, qu’ils ne comprendraient pas, qu’ils s’en ficheraient, faudrait
que ça continue encore et encore parce que c’est comme ça, les enfants
doivent obéir aux parents.
Quand j’ai commencé d’embrasser des garçons sur la bouche, ça ne s’est
pas arrêté non plus.
Je me demandais parfois ce que pouvaient penser les gens qui nous
voyaient. J’étais aussi grande que maman, j’avais de la poitrine, je
mettais du noir autour de mes yeux et je me disais que, les parents, ça
finit bien par remarquer que leur enfant n’est plus une petite fille.
Mais eux, ils n’ont pas remarqué. Parfois, quand j’embrassais un garçon,
je pensais à la bouche de maman ou à celle de papa et j’étais obligé
d’arrêter, de m’enfuir en courant. Parfois, quand j’embrassais papa ou
maman pour dire bonne nuit, je serrais les lèvres très fort pour être
certaine qu’on ne glisserait rien dans ma bouche comme le faisaient les
garçons avec leur langue. Alors papa ou maman disait « C’est quoi ça,
c’est pas un vrai bisou ! T’as la bouche dure comme un bec d’oiseau ! ».
Fallait que je fasse mes lèvres plus douces et ça me donnait mal au
ventre avec un peu envie de pleurer parce que je savais que ça ne
s’arrêterait jamais. Jamais.
Alors j’ai cessé d’embrasser des garçons. Ça, je pouvais le faire. Quand
ils demandaient, je pouvais refuser. Pas comme avec papa et maman.
Parfois, je me disais que les embrasser sur la bouche, comme un bébé, ça
m’empêchait de grandir. Je grandissais à l’extérieur, mais dedans,
j’étais toujours minuscule. La nuit, quand je ne dormais pas,
j’imaginais que j’étais une petite fille coincée dans un corps de
vieille dame. J’aimais bien penser à ça parce que je savais que quand je
serai une vieille dame, papa et maman seraient morts et je ne serais
plus jamais obligée de les embrasser.
Je trouvais que la vie était longue, qu’on ne vieillissait pas assez
vite, que les gens mettaient beaucoup trop de temps à mourir. Je
comprenais que certains aient envie d’accélérer un peu les choses, de
partir quand ils l’avaient décidé eux et pas quand ils auraient fait
leur temps. Je comprenais ça très bien. Parfois même un peu trop. Mais
on n’arrête pas de vivre parce qu’on est forcé d’embrasser ses parents
sur la bouche, même moi je savais ça.
Alors j’attendais. J’attendais le jour où je ne serai plus obligée de
vivre ici, avec eux. Ce moment là finirait bien par arriver, n'est-ce
pas? [Extrait]
Dimanche 19 janvier 2014
L'humeur du dimanche
[Via Street Art Utopia]
Samedi 18 janvier 2014
Carnage en perspective !
Dans moins d'un
mois, je serai à Paris, à la librairie "La boucherie" pour le
lancement de la revue Métèque. Viens donc y faire un tour si tu
aimes la viande saignante et les mots qui tranchent comme un couteau de
boucher !
Vendredi 17 janvier 2014
Compter pour rien
Le nombre de pas est important quand je vais d’un point à un autre. Il
faut que ce soit un nombre premier, obligatoirement, même si pour ça je
dois faire un détour. Je compte en posant le pied, j’agrandis ou je
réduis l’amplitude du pas si nécessaire. Je reprends le compte à zéro
parfois, parce que je ne connais les nombres premiers que jusqu’à 149.
C’est ennuyeux parce que leur somme ne résulte pas forcément à un nombre
premier. Ce genre de détail me contrarie, il faut que j'apprenne cette
liste plus loin. Quand je reprends à zéro, je dois faire une halte,
trouver un geste qui justifie cette pause, autrement ce serait tricher
et je n’aime pas tricher. J’arrive à 149 et je m’arrête pour ramasser un
caillou par exemple. S’il n’y a pas de caillou, je refais mon lacet. Si
je n’ai pas de lacet, je fouille dans mon sac à main ou j’invente une
autre ruse. Je suis rarement à cours d’idée, j’ai suffisamment
d’imagination.
Il m’est arrivé parfois de ne pas compter. De ne pas pouvoir. Lorsque je
n’étais pas seule, lorsque je revenais de l’école avec les enfants et
une autre maman, par exemple. Les discussions auxquelles il faut se
plier par politesse. Alors je m’accrochais à une phrase, n’importe
quelle phrase, et je la répétais en rythme. Julien s’est encore fait
punir par la maîtresse. Je martelais une syllabe à chaque pas.
Ju-lien-s’est-en-core-fait-pu-nir-par-la-maî-tresse-Ju-lien-s’est-en-core-fait-pu-nir-par-la-maî-tresse-Ju-lien-s’est-en-core-fait-pu-nir-par-la-maî-tresse…
si bien que rapidement, je n’étais plus en mesure de prendre part à la
conversation. Si bien qu’on ne m’adressait plus tellement la parole. Si
bien que je pouvais enfin me remettre à compter mes pas.
Souvent aussi, j’évite aussi de marcher sur les lignes du sol, le joint
entre les dalles de carrelage, les fissures dans le bitume, les plaques
d’égout. Ça donne sans doute à ma démarche un air désordonné. Peu
importe. Personne ne remarque. Personne ne me voit. [La
femme invisible, Extrait]
Jeudi 16 janvier 2014
Sans
forceps
je
voudrais me (re)donner vie
laisser naître ce qui palpite
et remue sous ma peau
cet être que je pressens
mais ne connais pas encore
Mercredi 15 janvier 2014
Cul
par-dessus tête
Il faudrait démonter le réel
et le reconstruire
tant pis s’il est un peu plus
bancal
ainsi
plus personne n’aurait peur
de se casser la gueule
Le coeur de la ville
bat un peu fort parfois
[Rennes, photo Marlene T.]
Mardi 14 janvier 2014
Pour toujours
Je marche dans la rue et je m’essaie à une sorte de fausse désinvolture,
comme une gymnastique à laquelle le corps ne serait pas habitué, tu
sais, quand les épaules sont bien dégagées, le pas souple, le regard
droit, sans aucune crainte de croiser un autre regard. Et c’est sans
doute ça, le plus difficile. Cette crainte sournoise de n’en croiser
aucun, jamais. De rester pour toujours invisible. [La
femme invisible, extrait]
Dimanche 12 janvier 2014
L'humeur du dimanche
Samedi 11 janvier 2014
On
s’y habitue
Allez, sois honnête pour une fois
avoue-le
tu as désespérément envie
– ou besoin, peu importe –
qu’on t’aime
mais quand ça arrive
quand on te le dit
quand on te le montre
c’est la peur soudain qui enfle
dans ton ventre
alors tu nies
tu n’y crois pas
– qui peut t’aimer ? qui ? –
alors tu nies et tu fuis
et tu fermes toutes les portes
et tu éteins la lumière dans ton cœur
tu t’échappes parce que
c’est le plus court chemin que tu as trouvé
pour semer les émotions et la peur
parce que le reste
l’envie d’être aimé
– ou besoin, peu importe –
finalement, on s’y habitue
Jeudi 9 janvier 2014
Pourquoi
Sur le balcon chez S.
Soirée, rires, fête, foule. Rapidement, je m’échappe sur le balcon.
Immédiatement, je pense au balcon sur la place des platanes, à l’époque
où je vivais encore chez papa et maman. Vertige, comme autrefois. Je
n’arrive pas à m’approcher de la rambarde, coller mon ventre contre le
métal froid. Peur de basculer et ce n’est pas à cause de l’alcool. C’est
le vertige physique, maladif, depuis toujours. Pas à cause de l’alcool,
non.
Trop plein d'alcool...
Parfois je me dis que c’est une expérience. C’est valeureux, une
expérience. C’est scientifique. Je bois et je me dis,
c’est pour voir comme à travers les yeux de papa, quand il buvait, quand
il boit. Pour comprendre pourquoi, comment. Tirer des conclusions.
Trouver des réponses.
Pourtant, je sais, par la lorgnette de l’honnêteté qu’il me reste, que
ce n’est pas une expérience. C’est un monstre qui me dévore. Une bête
vorace à laquelle je cède lâchement. Pourquoi papa buvait et pourquoi
moi je bois, comme ça ? Il y en a, ils appellent ça l’autodestruction.
Les cons !
Je regarde le ciel et la ville qui cligne d'un oeil pailleté. Pas de trace de réponse à mes questions.
Juste le silence
assourdissant et l’absence de lui et le rien auquel j’essaie de
donner un nom. Il y a aussi que peut-être, en m’y prenant mal, je tente
de retricoter un lien qui s’est effiloché. Les liens du sang, ils
disent. T'as déjà essayé de débobiner un coeur, toi ?
Epiphanie, selon James Joyce : Moment de révélation intérieur qui
vous fait soudainement et de façon éphémère, accéder au sens ou à
l’esprit des choses.
Mercredi 8 janvier 2014
DIY
- Is there anybody out there
Un petit nouveau
dans la rubrique Fanzine, dispo via la plateforme DIYZines, "Is there anybody out there", un
souvenir plus qu'un compte rendu (avec tout ce qu'implique le fait de
se souvenir, mal, forcément) de mon premier visionnage de The Wall.
Quand je serre la vie dans mes bras, je veux
dire, quand j’y vais comme ça, sans peur avec mon cœur à fleur
de peau et que je serre tout, le vent, les arbres, la rue, ton
sourire, ta main le long de ma cuisse, la bière, le pain au
chocolat, les poètes, le train en retard, le gravier dans ma
chaussure, le téléphone qui déconne, mon épaule foutue, quand je
serre la vie dans mes bras comme ça, avec un amour plus grand
que moi, tu vois c’est comme quand j’étais môme et que je
ramassais un marron dans sa bogue et que je le serrais dans ma
main, très fort, jusqu’à en saigner.
Dimanche 5 janvier 2014
L'humeur du dimanche : make a wish !
Happy
birthday papa !
Je ne te vois pas
tu ne me parles pas
mais j'ai toujours ton sang
qui bat dans mon coeur
Samedi 4 janvier 2014
Magic
Vendredi 3 janvier 2014
Iron
woman
Je
pleure en quittant des endroits mais pas des personnes
j’ignore ce qui devient froid en moi
ce qui se fige dès qu’un regard tente de me lire
j’ignore ce que j’ai à cacher
des fêlures, des faiblesses, des entailles
je me barricade comme si l’autre
tous les autres
étaient des ennemis potentiels
Jeudi 2 janvier 2014
Drink up with me now, and forget all about the pressure of days
Who
knows
Cesser de rêver à ces endroits où je ne
pourrai jamais aller comme s'ils étaient vraiment des endroits
où je ne pourrais jamais aller